Autre

L’évasion

[écrit d’invention sur le thème « Le ciel au-dessus du port avait la couleur d’une télé allumée sur une chaîne hors-service. »]

 

J’étais arrivée sur la côte depuis quelques jours. Il faisait beau. Le petit hôtel dans lequel je logeais offrait une vue imprenable sur le port. Chaque jour je voyais s’agiter les quais. Les pêcheurs, tôt le matin, qui partaient sur leurs bateaux, pour la journée et qui revenaient chaque soir, les filets plein des poissons que je connaissais par cœur. Je creusais alors au fond de ma mémoire pour donner un nom à tous ces spécimens que j’avais péchés dans ma jeunesse, sur le bateau de mon grand père lors des longues mâtiné d’été.

Alors qu’arrivait la mi-journée, les touristes commençaient à sortir eux aussi. En famille, ils rejoignaient la plage chargés de ballons, planches et autres seaux en plastique. Il était facile de reconnaitre les touristes parmi les natifs du port. En effet, ces derniers, se laissaient guider par les horaires des marrées pour descendre se baigner à la plage au moment le plus opportun. Ceux là n’avaient pas à marcher des mètres et des mètres sur la plage pour pouvoir mettre le pied dans l’eau.

Bien qu’ayant toujours vécu ici, je ne faisais plus vraiment partie de ces habitants. Je ne me considérais pas non plus comme une touriste car j’étais simplement revenue pour mon travail de journaliste. Ma rédaction m’avait annoncé en début de semaine que je montrais en Bretagne pour aller faire le portrait d’un artiste peintre qui avait ouvert une galerie sur le port du Légué dans les Côtes d’Armor. Ma collègue de la rubrique culture m’avais prévenu qu’il était un peu spécial. Elle l’avait interviewé lors d’un rassemblement d’artistes bretons pendant la semaine artistique organisée par le magazine il y a un an. J’avais vu ses œuvres et j’étais tombée en admiration devant son art ! Lorsqu’il a fallu que quelqu’un se désigne pour aller faire son portrait, je me suis précipitée sur l’occasion. Elle me l’avait décrit comme un original, plutôt antipathique, borné,…bref je n’allais pas être déçue. Ou plutôt si. J’étais pourtant convaincue qu’un si bon artiste ne pouvait être qu’une personne exceptionnelle.

Nous avions convenu d’un rendez vous à son atelier le lendemain de mon arrivée. Munie de mon carnet et de mon appareil photo je m’étais donc rendue au lieu de rencontre. Personne. Une pièce pratiquement vide. Un seul tableau trônait sur un chevalet. Intriguée, je décidai de pousser la porte. Coup de chance, ou simple coïncidence, elle était ouverte. En me rapprochant du tableau, je me rendis compte qu’il représentait la vue que l’on avait depuis la fenêtre de l’atelier. Les bateaux amarrés, les passants longeant les quais, les maisons colorées,… Seule l’atmosphère était différente. Le ciel au-dessus du port avait la couleur d’une télé allumée sur une chaîne hors-service.  Cette représentation ne correspondait pas du tout l’œuvre mon peintre favoris. C’était une représentation triste, sombre, éteinte, … bien loin des paysages colorés et vivants que je m’attendais à voir dans sa galerie. Et puis cette unique peinture,… Pourquoi cet atelier semblait-il avoir été déserté ? Comment allais-je réaliser l’entretien d’un peintre, sans peintre et sans peinture ? J’essayais tant bien que mal de recouvrer mes esprits lorsque j’aperçu dans le coin de la toile ce qui semblait être un titre : l’évasion. J’avais pourtant du mal à m’évader en voyant ce ciel gris…

Déjà 1h que j’étais arrivée à l’atelier et j’étais toujours seule. Au fur et à mesure que les minutes passaient j’étais en train de me rendre compte que cette tentative d’entretien allait se transformer en une enquête. Où était il passé ? Qu’avait-il fait de ses œuvres ? Pourquoi la porte était elle restée ouverte ? Tant de questions auxquelles je devais trouver des réponses. Je ne pouvais pas rentrer bredouille de mon voyage en Bretagne. J’étais persuadée qu’un papier sur la disparition d’un peintre intéresserait la rédaction tout autant qu’un portrait. Après avoir appelé le journal pour m’assurer de cela, je me mis alors à examiner l’atelier de fond en comble pensant trouver quelques informations. Rien. Les étagères étaient bel et bien vides, rien non plus dans les tiroirs du bureau à l’entrée.

C’est alors que je sursautai en entendant craquer le parquet derrière moi, à l’entrée de la pièce. Un chat. Dommage. Après s’être frotté à mes jambes il repartit me laissant de nouveau seule au milieu de cette pièce vide. Il ne me restait plus qu’à aller interroger les voisins, les passants, les commerçants. La disparition d’un tel personnage ne pouvait quand même pas passer inaperçu. Et pourtant… Deux boulangeries, un primeur et trois salons de coiffure plus tard, j’avais réussi à glaner des informations. Malheureusement elles étaient toutes différentes. Alors que d’un côté on me disait qu’il était parti en mer depuis une semaine sur son voilier, de l’autre on m’assurait qu’il était parti avec un groupe de scientifiques explorer les fonds marins. J’ai même entendu dire qu’il avait quitté la France car il était recherché par la police… J’avais bien du mal à croire à toutes ces élucubrations. J’en conclu finalement que c’était un personnage qui inspirait le mystère, l’admiration parfois, et même la jalousie. C’était un peu le Jay Gatsby du port. Tout le monde le connaissait mais personne ne savait vraiment d’où il venait et ce qu’il faisait. Je n’avais donc aucune piste pour mon enquête.

La nuit commençait à tomber, il était temps de rentrer à l’hôtel. Je m’étais aperçue que la réceptionniste était plutôt commère. Elle représentait mon dernier espoir. En entrant dans le hall, je n’eu même pas besoin de lui faire part de mes interrogations, elle se tenait à côté de son comptoir, prête à parler. Visiblement elle m’attendait. Elle se mit alors à tout me raconter. Achille, c’était le nom de peintre, était parti quelques jours auparavant. Sa femme avait péri en mer lors de la tempête qui avait fait rage la semaine dernière. Elle était partie observer les oiseaux au large. Il n’avait pas voulu l’accompagner car il voulait terminer un tableau, le tableau abandonné dans l’atelier. A l’annonce de la mort de sa femme, il s’est perdu entre la tristesse et la colère. Il a pris tous ses tableaux et les a jetés du haut de la falaise. Tous sauf un.
Andy
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